mardi 3 janvier 2006

Do... fa sol la si do

Février 1993. Londres. A l’occasion d’un séjour chez un ami qui finit ses études dans une école de commerce anglaise et loue une maison avec plusieurs autres français, je fais la connaissance de Rémi. Tout de suite, c’est une évidence pour moi : ce garçon est mon âme-frère. Nous sommes très exactement sur la même longueur d’ondes. Nos lectures, nos humeurs, nos opinions, nos failles, nos dérives se font systématiquement écho. Nous passons des nuits entières à discuter autour de la table de la cuisine et à partager notre vision gothique du monde. Nous avons tous les deux été très marqués par Lautréamont et Artaud ; chacun est capable de réciter par cœur « L’horloge », notre poème préféré. Je sors du même cursus scolaire qu’il est en train d’achever – un domaine où nous excellons tous les deux sans forcer, mais sur les codes duquel nous crachons. En lui, j’ai l’impression de voir mon double dans un miroir spirituel, à un point presque effrayant. Il est juste assez féminin et moi juste assez masculine pour que la similitude soit quasi-parfaite.
Coup de chance : Rémi n’est pas mon genre physiquement, et je ne suis pas le sien. Sinon, je sens bien que ça virerait à un remake de Bonnie & Clyde incestueux. Dieu sait que séparément, nous sommes déjà assez dangereux pour nous-mêmes. Dans une société dont nous rejetons les valeurs et où nous ne trouvons pas notre place, nous aspirons naïvement, mais avec toute la passion de nos vingt ans, à n’être que de purs esprits. Frustrés par les limitations de cette prison de chair qui nous rend fous, nous nous vengeons en tâchant d’en jouir de toutes les manières possibles. Le strict minimum de nos besoins matériels une fois assuré, nos principales activités consistent à nous étourdir en boîte, fumer des joints, sniffer de la coke, gober des amphétamines, draguer des gens dont le corps excite notre désir et l’intellect notre mépris. Nous nous auto-détruisons avec un humour très noir qui ne masque notre désespoir qu’aux yeux des autres.
Après mon retour en France, Rémi et moi entamons une correspondance régulière – des lettres de plusieurs pages recto-verso écrites serré grâce auxquelles nous maintenons notre lien. Nous ne sommes pas amants, nous ne sommes pas non plus amis. Chacun est le témoin de l’existence intérieure de l’autre, le point de repère qui lui permet de se maintenir à flot. Un soir où je me sens particulièrement seule, je conclus une de mes missives par : « Ce soir, j’aimerais être avec toi pour voir ma folie se refléter dans tes yeux ». En guise de réponse, il me renvoie un poème qu’aujourd’hui encore je connais par cœur et qui se termine par ces lignes : « Capitule ! Ta liberté t’empoisonne / Elle est ton gouffre, elle t’emprisonne ». Peu de phrases de grands auteurs ont trouvé autant d’écho en moi.
Au bout d’un an et demi, nos échanges ralentissent et finissent par cesser tout à fait. Probablement à cause de moi. Je viens de me marier et j’ai décidé de me racheter une conduite. J’ai envie que ça marche et je sais déjà que si je reste moi-même, ça ne va pas être possible. Après quelques mois de silence, Rémi me téléphone pour prendre de mes nouvelles. Je suis gênée et évasive. « Les gens heureux n’ont pas d’histoire », voilà comment je me justifie. Bien sûr, je ne suis pas heureuse, mais pour le moment du moins, je n’ai pas le courage de me l’avouer.
Après ça, je n’entendrai plus jamais parler de Rémi.
Aujourd’hui, je me demande ce qu’il est devenu, et j’aimerais vraiment, vraiment qu’on puisse comparer nos parcours.

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