jeudi 2 février 2006

Instantanés

5 ans – Sur les photos, je suis un adorable bout de chou souriant avec des yeux qui pétillent. Il paraît que tout le monde m’adore. Je suis si sage que mes parents se sont longtemps demandé si je n’étais pas autiste. Du coup, ils m’ont donné une petite sœur il n’y a pas longtemps (ce qui s’avèrera un mauvais calcul, car la petite sœur en question cassera tout dans la maison et finira aux urgences avec un truc pété tous les six mois). Fascinée par les livres, je sais déjà lire et écrire depuis un an. Du coup, je rentre à l’école primaire avec un an d’avance. Je ne le sais pas encore, mais ma petite vie idyllique ne va pas le rester bien longtemps.

10 ans – J’ai encore sauté une classe (mes parents ont mis le holà pour une troisième) ; du coup je me retrouve en 5ème. La primaire, déjà, c’était dur. Je me faisais régulièrement taper dessus par mes camarades parce que toute petite, toute timide, incapable de me défendre et chouchou des profs. Le collège, c’est l’enfer. Les enfants sont cruels, mais les ados disposent de moyens autrement plus pervers pour torturer leurs pairs. La seule fois où j’ai craqué et essayé de parler à mes parents, ça a fait un foin pas possible ; ça s’est calmé pendant trois jours et c’est reparti de plus belle. J’ai bien retenu la leçon : dans la vie, on ne peut compter que sur soi. Les livres sont mes seuls amis. Je me prends de passion pour Racine ; je tiens un journal ; j’écris des poèmes pas spécialement bons mais où pointe un certain mal de vivre et une rébellion précoce contre la société, plus une pièce de théâtre à la fin de laquelle c’est le méchant qui gagne et part avec la fille (j’ai déjà une forte aversion pour les conventions de tout poil). Plus tard, je veux être écrivain. Je viens de commencer la danse classique et à ma grande surprise, je me débrouille bien – moi qui suis si empotée quand on fait du sport à l’école.

15 ans – L’année du bac. C’est rien de dire que je me cherche, surtout au niveau du look. J’ai la coupe de Catherine Ringer et à côté de moi, Madonna est un modèle de bon goût. Une fois, je suis allée en cours en pyjama ; une autre fois, en tutu ; le summum a sans doute été atteint avec une audacieuse combinaison chemise de cow-boy/minijupe en feutre vert/une chaussette fluo jaune et l’autre rose + mitaines assorties. Mais je ne suis plus seule. J’ai une petite bande de copines à la danse, un tas de copains dans mon club de jeu de rôles et même un premier grand amour. La danse, j’en fais deux ou trois heures tous les soirs de la semaine et je suis vraiment douée. Le jeu de rôles, je viens de découvrir et je suis à fond dedans : enfin, j’ai la possibilité de changer de peau, d’être qui je veux et d’échapper à une réalité dont la banalité me désole. Le grand amour, il va me plaquer au bout de deux mois en arguant de notre différence d’âge, et je passerai trois ans à multiplier les stratagèmes pour le reconquérir – en vain. C’est la seule fois de ma vie où je serai quittée. Je ne m’entends toujours pas avec les gens de ma classe, mais depuis que je suis entrée au lycée, on me fiche la paix. Je n’en demande pas plus, puisque je m’éclate à l’extérieur. Cette année-là, mon gros chagrin (à part le départ de Legolas), ce sera la mort de Balavoine. Sentiment d’injustice : si ce gars que je considérais comme un héros peut mourir à 33 ans à peine en essayant d’aider les autres, à quoi bon se conformer aux règles ? Il n’y a pas de récompense ici bas, et je n’ai jamais cru à l’au-delà.

20 ans - Je sors d’une grande école de commerce avec un bac +5 en poche. J’ai haï mes études, les petits minets BCBG de ma promo et le bourrage de crâne « vous êtes l’élite de la France ». Et maintenant je n’ai pas le choix : il va falloir que je bosse là-dedans, et vite car j’ai un gros emprunt à rembourser. Je vis seule depuis plusieurs années déjà, loin de ma famille et de mes ex-amis ; j’ai appris à m’assumer matériellement et à ne compter sur personne. De toute façon, je me méfie de tout le monde. Une sale cassure s’est produite dans ma vie. Depuis, ça ne tourne pas très rond dans ma tête. Je suis borderline schizo. J’ai trois personnalités bien distinctes à qui j’ai donné des noms et même attribué une couleur. Un rien suffit pour que je bascule de l’une à l’autre. Et j’entends en permanence les voix des deux autres dans ma tête. Tous les moyens sont bons pour les faire taire. L’alcool, à l’occasion. La drogue, chaque fois que c’est possible. Le sexe - extrême ou rien. D’autant que c’est le meilleur moyen que j’aie trouvé pour m’imposer et avoir enfin du pouvoir sur les autres. Ma seule vraie jouissance, c’est le moment où je vois basculer le regard de la personne d’en face et où je sais que je pourrais lui faire faire n’importe quoi. Je deviens très douée pour manipuler les gens. J’ai bien compris que c’était eux ou moi, et ça sera plus jamais moi. La souffrance, la folie et la mort me fascinent. La musique que j’écoute, les fringues que je porte, les bouquins que je lis, le regard que je porte sur le monde : tout en moi est goth.

25 ans – Je suis mariée. A un Breton psychorigide catho de droite qui veut une famille nombreuse. Qui pense qu’une femme ça porte les cheveux longs, ça s’habille en jupe (pas trop courte surtout) et ça laisse parler le chef de famille. Mais qui se tourne royalement les pouces sous prétexte qu’il ne veut pas faire un boulot ennuyeux et qu’il ne trouve rien d’assez bien pour lui. Du coup, j’assure toute seule financièrement. Aussi curieux que ça puisse paraître, on est fous l’un de l’autre. Et trop têtus pour céder sur quoi que ce soit. Résultat, on passe notre temps à se déchirer. Je refuse de jeter l’éponge. J’ai pris un engagement ; j’entends bien le respecter. Venir vivre à Nantes a eu le mérite de me couper du milieu que je fréquentais. Je ne me drogue plus, je ne touche pas une goutte d’alcool et je suis fidèle – même malheureuse, même sollicitée par plusieurs autres hommes. Je veux désespérément changer, trouver un équilibre et tourner le dos à mes vieux démons. Avoir enfin le sentiment de valoir quelque chose. C’est mon travail qui m’en fournit la première opportunité. Je me suis lancée au culot dans la traduction littéraire, et ça marché tout de suite. Je commence à avoir trop lu pour penser que je serai écrivain un jour. Je n’ai pas d’histoire à raconter, et si mon style est honnête, il n’a rien de follement original ou personnel. Mais comme ça, au moins, je bosse quand même avec des livres.

30 ans – Après un divorce houleux, une année passée aux USA et deux ans avec Etre Exquis – le premier homme avec qui j’ai eu une relation saine -, j’ai craqué pour mon prof d’aïkido qui était sur le point de se marier. Et j’ai fini par l’avoir. Nos débuts ont été très mouvementés ; nous avons mené une double vie jusqu’à son divorce et je ne donnais pas deux kopeks de notre histoire. Mais étonnamment…. Ca fonctionne. Nous sommes opposés et complémentaires. Il m’apaise, me rend plus sereine. Avec lui, j’arrive même à gérer la vie de couple, moi qui ne suis bien que seule à la base. A côté de ça, j’ai dû arrêter la danse pour cause de blessures au dos répétées ; je n’ai aucun ami qui habite à proximité et tous les hivers, je me tape une mini-dépression tellement je m’ennuie. Depuis mon adolescence, je ne visais qu’une chose : l’harmonie avec moi-même et avec mon environnement. Je l’ai, et je me rends compte avec angoisse que ça ne me suffit pas.

Le mois prochain, j’aurai 35 ans. Si j’ai appris une chose en cours de route, c’est que rien n’est écrit à l’avance et que très peu de choses sont réellement hors de ma portée. Que la vie a le chic pour nous surprendre et que les opportunités sont là pourvu qu’on sache les voir et les saisir. Que l’amour ne suffit pas, mais que rien n’a d’importance sans lui. Et que le pouvoir de l’esprit humain est quasiment infini – encore faut-il savoir ce qu’on veut en faire.

4 commentaires:

k a dit…

Sans déconner, faut que tu écrives ton bouquin !
Un monde de choses à raconter !
Bisous !

Philou a dit…

Je suis d'accord avec k et avec le dernier paragraphe...

Anonyme a dit…

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