dimanche 2 septembre 2007

La visite manquée

Ce sont les derniers jours du dernier été que je passe ici jusqu'à nouvel ordre. Et au lieu d'en profiter, je suis enfermée chez moi à me dépêcher de finir une trad que je dois rendre avant mon départ pour le Japon. Vendredi, je me suis levée tellement tard que je n'ai pas pu me résoudre à bosser; du coup je me suis préparée à une journée semi-glande semi-corvées diverses. Et puis en appelant Soeur Cadette vers 14h, j'ai appris que sa petite famille et elle étaient à Sanary en train de manger une crêpe et qu'ensuite ils allaient rendre visite à ma grand-mère dont la maison de retraite se trouve juste à côté. J'ai été prise, d'un côté, du regret de n'avoir pas décoincé plus tôt pour les accompagner et profiter d'eux que je vois si rarement, de l'autre, de la culpabilité d'avoir laissé passer cette occasion de rendre enfin visite à ma grand-mère.
En mai 2005, lors de mon premier séjour au Japon, mes parents m'avaient annoncé qu'ils venaient de changer ma grand-mère de maison de retraite. J'avais assez souvent l'occasion de passer à l'ancienne, située à côté d'un grand centre commercial. La nouvelle était beaucoup plus loin, dans un endroit que je ne connaissais pas. Or, j'ai un sens de l'orientation lamentable et une trouille terrible de me perdre en voiture. Mais je savais bien que c'était de fausses excuses pour ne pas y aller. La vérité, c'est que je ne supportais plus ces visites à ma grand-mère. Les maisons de retraite sont des mouroirs aseptisés dont le personnel à la gentillesse convenue et les pauvres efforts de décoration ne parviennent pas à masquer la finalité. Elles me renvoient à ma terreur, non pas de la mort, mais de la vieillesse solitaire qui m'échoiera si un accident ou une affreuse maladie ne m'emporte pas avant. C'était déjà la raison pour laquelle j'avais arrêté de faire du bénévolat chez les Petits Frères des Pauvres. Ma peur me pousse à perpétuer le comportement même que je trouve regrettable chez les adultes bien portants et dont je voudrais tant ne pas être victime plus tard. Stupide, je sais.
Si ma grand-mère était "juste" invalide physiquement, je ne crois pas que ça me poserait de problème. Mais depuis quelques années, elle a sombré dans une forme de douce démence dépressive. Peu m'importe qu'elle répète en boucle les mêmes histoires que je connais par coeur à force. En revanche, je ne supporte pas de la voir se mettre à pleurer, dire qu'elle veut rentrer chez elle, qu'elle ne pense qu'à se suicider pour échapper à tout ça. Comment réagir face à une telle détresse? Du coup, j'ai l'impression que mes visites lui font plus de mal que de bien - en remuant le passé et en lui rappelant qu'il existait une vie à l'extérieur des murs de sa maison de retraite. Mais peut-être est-ce juste une excuse supplémentaire que je me donne pour justifier ma lâcheté.
Je m'étais dit que j'irais lui rendre visite avec Soeur Cadette et sa famille, pour ne pas me retrouver seule face à elle. Et puis (inconsciemment ou pas?), j'ai laissé passer une occasion qui pourrait être la dernière. Dans dix jours je retourne au Japon. J'aurai revu Tokyo avant ma grand-mère.

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