mercredi 4 mars 2009

Incommunicado

J'ai toujours eu du mal à communiquer avec mes parents. A l'adolescence, je les tenais grosso modo pour les gens les plus inintéressants du monde, et je m'étonnais qu'ils aient réussi à faire une fille aussi intelligente que moi. Ce qui prouve que même un QI soi-disant supérieur ne protège pas contre la connerie. Mais à cette époque j'étais en colère contre le monde entier, et j'en voulais à mes parents pour tout un tas de raisons - notamment, le fait qu'ils ne voyaient pas ce qui m'arrivait et étaient incapables de m'en protéger. Et puis leur modèle de vie hyper-rangé me donnait des envies de suicide. Je ne voulais pas d'un boulot de fonctionnaire, de soirées passées avec le commissaire Moulin et de vacances à la campagne dans la famille. Je voulais un métier créatif ou au minimum trépidant qui me rapporterait plein de pognon; je voulais des sorties, de la culture et des voyages dans des pays lointains.

Puis j'ai grandi et fini par admettre que mes parents étaient juste des êtres humains ni meilleurs ni pires que les autres, qui avaient commis un certain nombre d'erreurs vis-à-vis de moi mais toujours de bonne foi, en essayant de faire pour le mieux avec les moyens dont ils disposaient. J'ai reconnu qu'ils traînaient, eux aussi, des traumatismes d'enfance avec lesquels ils avaient dû composer et qui déterminaient très fort ce qu'ils étaient devenus. Ma mère était la petite dernière d'une famille aisée; à la fois choyée matériellement et délaissée affectivement, voire rabaissée par des parents pas toujours très psychologues malgré leur métier de prof, elle n'a jamais réussi à acquérir la moindre confiance en elle ni la plus petite autonomie. Mon père a, au contraire, grandi dans une famille assez pauvre avec la peur constante du manque; bien que doté de capacités intellectuelles qui lui auraient sûrement permis de faire des études supérieures, il a dû se mettre à bosser à quatorze ans dans un secteur qui ne le passionnait pas mais qu'il n'a quitté que pour prendre sa retraite.

Je pourrais rédiger des bouquins entiers sur leurs névroses respectives et la façon dont elles s'alimentent mutuellement, mais là n'est pas mon propos. Mes parents sont ce qu'ils sont, et j'ai fini par accepter le fait qu'ils ne changeraient pas. Par ailleurs, même s'ils ne me comprennent pas du tout, ils ont toujours été là pour moi quand j'ai eu besoin d'eux, et je leur suis reconnaissante de m'avoir fourni un foyer stable et rassurant dans lequel grandir (une chose pas si fréquente dans ma génération très marquée par les divorces et les recompositions familiales). J'ai longtemps été frustrée par leur manque d'intérêt pour les livres, et j'ai vécu comme une brimade personnelle le fait que les seuls ouvrages de leur minuscule bibliothèque soient les récits de chasse dont mon père était friand et quelques romans à l'eau de rose appartenant à ma mère. Je n'ai réalisé que bien plus tard qu'ils me transmettaient des valeurs qui n'étaient pas empruntables en bibliothèque, elles, et qui continueraient à me servir tout au long de ma vie: l'honnêteté, une certaine éthique du travail et, de façon plus générale, un sens aigu des responsabilités. Le métier de parent est sûrement un des plus difficiles du monde; ils ont fait ce qu'ils ont pu et avec un tromblon comme moi, ils n'ont pas dû rigoler tous les jours.

...Je m'aperçois que je suis gravement en train de dévier du sujet originel de ce post. Or donc, disais-je, j'ai toujours eu du mal à communiquer avec mes parents car nous ne sommes pas du tout sur la même longueur d'ondes et au final, passé l'âge de 17 ans, je n'ai plus que rarement vécu à moins de 500 kilomètres d'eux. Depuis que je passe les trois quarts de mon temps en Gelbique, je suis obligée de m'en remettre à Skype et à ses liaisons téléphoniques quasi-gratuites mais pourries de grésillements qui rendent souvent la conversation incompréhensible. Mais voilà: Soeur Cadette vient de réussir à abonner nos parents à internet. Pour leur donner mon adresse mail, je leur ai envoyé un bref message auquel j'ai joint une photo prise le jour même, histoire de voir si tout passait bien. L'opération a été une réussite. J'ai recommencé le lendemain avec une autre photo récente de Chouchou et moi que j'aime bien. Et cet après-midi, j'ai eu une idée. Dorénavant, chaque soir, j'enverrai à mes parents une photo de ces deux ou trois dernières années en y joignant un petit mot pour leur expliquer le contexte et leur permettre ainsi de rattraper ce que l'éloignement géographique leur a fait louper de ma vie depuis leur déménagement du côté de Toulouse. Premier cliché du lot: moi posant devant Old Faithful à Yellowstone, les cheveux noirs et le coeur gros moins de deux semaines après ma rupture avec l'Homme, en mai 2006.

2 commentaires:

M.Poppins a dit…

Pour quelqu'un comme moi qui a perdu un parent et ne parle plus à l'autre, je trouve ton geste particulièrement touchant.

J'ai l'habitude concernant l'éducation de mes petites têtes blondes que je fais tout, tout faux... Même si je fais mon maximum, je sais qu'au final, ils me reprocheront forcément d'avoir fait tout faux... comme je l'ai reproché à mes parents avant ça et comme mes parents l'on fait avec les leurs... Pour finir, un jour, par revenir et leur dire qu'on les aime.

Gabrielle a dit…

C'est un très joli billet, très touchant que tu signes là, et qui nous parle beaucoup.